Elina AIGOIN, la permission fatale

Le 16/07/2026 0

La jeunesse d'Elina AIGOIN ne fut pas de tout repos. Orpheline, placée à l'Asile à 300 kilomètres de chez elle, elle surpassa ces difficultés pour devenir infirmière militaire en 1914. Malheureusement sa carrière fut stoppée à l'occasion d'une permission.

1894 - 1914

Elina Emilie AIGOIN voit le jour le 23/06/1894 aux Plantiers, dans le Gard, dans la section de Tourgueille. La commune est située dans les Cévennes, au Nord du département. Tourgueille est distant de quelques kilomètres du chef-lieu et est accessible par un col de montagne. Cette configuration géographique spéciale justifie la nomination d’un adjoint au maire chargé de tenir l’état civil du hameau.

Plan tourgueille atlas cevennes 1

La petite fille est le premier enfant issu du couple formé par Enoch AIGOIN, propriétaire cultivateur âgé de 57 ans et de Zulma CARRIERE alors âgée de 23 ans. Les parents, originaires de la section, s’étaient unis en 1892 et avaient pris à bail un domaine appartenant à Jules CARRIERE, frère de Zulma.

La famille s’agrandit en 1898 avec la naissance de Lucie Suzanne, puis en 1901 avec Léa.

Enoch décède en 1906 à 79 ans laissant son domaine à sa femme et à ses filles. Zulma décide alors de louer une partie des propriétés à Félix MARTIN. Pour 85 francs par an, le locataire dispose d’une bergerie et des terres attenantes.

Les filles grandissent, mais Elina est épileptique. Les crises de sa fille laissent Zulma impuissante et elle décide donc de confier son aînée aux Asiles de John Bost à La Force en Dordogne et plus spécifiquement à l’institut Eben-Hezer, chargé d’éduquer les jeunes filles souffrant du haut-mal.

Vers 1910, Elina quitte donc le Gard pour la Dordogne à plus de 300 kilomètres de son village.

Eben hezer

Les mois passent. Elina se révèle être une jeune fille intelligente, résistante qui acquiert les apprentissages qui lui sont prodigués. Le contact avec les autres pensionnaires forge sa volonté : elle sera infirmière.

Après 3 ans en Dordogne, Elina prend la route de Paris, pour une maison dédiée à la protection des jeunes filles où elle apprend son nouveau métier.

En avril 1914, alors que la tension géopolitique mondiale est palpable, aux Plantiers, Zulma se remarie. Son second époux, Auguste FAGES est un cultivateur à Tourgueille, originaire de la Lozère, de 15 ans son aîné.

L’union scellée, le nouveau mari prend en main la gestion du domaine hérité du défunt Enoch. Mais il se montre aussi violent et tyrannique notamment avec ses 2 belles-filles qui préfèrent fuir la ferme familiale. FAGES se retrouve donc seul aux manettes de l’exploitation qui ne lui appartient pas.

1914 - 1916

On imagine qu’Elina, depuis Paris, suit l’évolution de la situation familiale dans le Gard. Néanmoins, elle poursuit ses études et obtient son brevet d’infirmière. La guerre étant déclarée, la Gardoise s’engage alors comme infirmière militaire.

En avril 1915, Elina demande et obtient d’être affectée sur le front d’Orient. Elle embarque à bord du Lotus et arrive à Salonique. Mais son voyage n’est pas terminé puisqu’elle est affectée auprès de l’armée Serbe au 3ème hôpital de réserve de Valjevo. C’est alors le début de sa plongée en enfer. Au milieu de 1500 malades contagieux, dans un établissement pouvant en accueillir seulement le tiers et en sous-effectif grave, Elina se démène. Le canon tonne, les vitres se brisent, le linge, les médicaments manquent. A son tour, l’infirmière contracte le typhus mais poursuit sa tâche.

Enfin, face à l’avancée de l’armée Austro-Hongroise, vient le moment de l’évacuation. C’est le début de la retraite de l’armée Serbe.

Elina décrit la retraite dans un courrier qu’elle envoie à l’institut Eben-Hezer : « Nos partîmes les dernières, avec les malades capables de se traîner. Vous ne pouvez pas vous imaginer ce que fut ce défilé par des routes qui ressemblaient à des rivières taries ! On s’y enlisait jusqu’à mi-jambe, les plus vaillants trainaient les plus faibles(…). A chaque instant on butait contre des cadavres laissés par la précédente vague d’émigration. ».

Mais l’avancée inexorable des Autrichiens rattrape la colonne branlante qui est faite prisonnière. Forte de son statut d’infirmière, Elina est emmenée par ses geôliers à quelques kilomètres, à Čačak.

Les cartes des fronts d apres btv1b8459605c 1

La détention dure 3 mois. Un trimestre à s’occuper des prisonniers Serbes blessés, sans matériel, sans médicament. Les conditions sanitaires sont terribles et les morts se comptent par centaines. Elina entame des démarches via la Croix-Rouge pour être rapatriée à Salonique ce qu’elle finit par obtenir.

Après un an de services acharnés, Elina est rapatriée et se voit le droit de partir quelques jours en permission. Elle prend donc le bateau en direction des Plantiers qu’elle rejoint début 1916. Un article peut-être vaticinateur dans la presse d'époque relate son retour et son épopée sous le titre "Faits divers ; Une héroïne de 20 ans". Cet article indique qu'Elina a reçu la médaille d'honneur des épidémies, mais aucune mention de son nom n'a été trouvée au Journal Officiel à cette époque.

Le journal du midi du 16 03 1916

1916 - 1919

Elle constate sur place l’hégémonie qu’exerce son beau-père sur sa mère et ses sœurs. Cultivant la terre de son défunt père et s’en octroyant tous les bénéfices. L’ambiance à la ferme est houleuse. Mais le devoir rappelle l’infirmière militaire qui quitte à nouveau la métropole pour l’Orient. En effet, entre temps, l’armée Serbe s’est repliée sur Corfou. Sur place, la France a mis en place une Mission Militaire, et s’est auprès du Service de Santé de cette Mission que va œuvrer Elina. L’infirmière débarque à nouveau en Grèce en mai 1916. Les conditions sont toujours précaires et c’est avec soulagement que chaque navire de ravitaillement accoste.

Le Service de Santé dispose de plusieurs hôpitaux aménagés sur l’île destinés à recevoir les cas les plus graves de l’armée en cours de reconstitution.

Hopitaux corfou
  • Govino dispose d’un hôpital de 500 lits. L’équipe d’infirmières sur place se compose de 7 dames de l’A.D.F.
  • L’hôpital de l’île du Lazaret prend place dans les anciens locaux du lazaret grec. 4 dames infirmières sont affectées à cet établissement.
  • L’hôpital sur l’île de Vido était le plus important de Corfou avec ses 1000 lits. Une équipe mixte d’infirmières est sur place composée de 3 dames de la S.S.B.M., 4 qui forment l’équipe d’infirmières militaires de Mademoiselle ROULLET et 11 de celle de Mademoiselle FRITSH.
  • L’hôpital de Fustapidima est celui situé le plus au Nord de l’île. Il gérait les cas aggravés provenant des troupes Serbes des camps du Nord. L’équipe d’infirmière est issue de la S.S.B.M. sous la houlette de la princesse de Poix.
  • En plus de ces structures temporaires, la Mission Française utilise l’Achilléïon, un palais appartenant à l’Empereur Guillaume II situé sur la commune de Gasturi, comme hôpital. L’hôpital compte 700 lits et 4 infirmières au service des malades et blessés.

En juillet 1916, les opérations de reconstitution de l’armée Serbe sont achevées. Une grande partie des structures sanitaires sont démantelées pour être transférées à Salonique. Le devenir d’Elina durant cette période n’est pas documenté.

Néanmoins, elle quitte l’Armée d’Orient pour finir la guerre sur le sol de France.  Le 02 juin 1918, elle reçoit la médaille d’honneur des épidémies en argent alors qu’elle est en service à l’Hôpital Complémentaire n°41 à Saint-Dizier (52).

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La fin de la guerre ne signifie pas pour l’infirmière la fin de son engagement, qu’elle poursuit bien au-delà de l’armistice. Ainsi, le 26 novembre 1919, Elina dispose d’une permission annuelle qui court jusqu’au 20 janvier 1920. Elle reprend donc le chemin du Gard et regagne Tourgueille.

1919 - 1920

A son arrivée à la ferme, l’ambiance est toujours aussi tendue entre Elina et son beau-père. Clairvoyante dans le jeu de celui-ci, Elina, qui dispose de quelques argents issus de ses soldes, souhaite racheter à ses sœurs leurs parts sur l’héritage de leur père Enoch et reprendre la main sur la gestion du domaine. FAGES ne peut supporter de perdre sa principale source de revenus et craint qu’Elina ne lui réclame des arriérés. Un funeste projet prend forme dans son esprit.

Le 31 décembre 1919, Auguste FAGES apporte une infusion à son épouse, alitée pour maladie et un café à sa belle-fille qui veillait sa mère. Aussitôt, la jeune fille se tord de douleur, vomit. Elle qui a tutoyé la mort sait la reconnaître et crie à l’empoisonnement. Désigne FAGES comme son assassin. On se précipite à Saint-André-de-Valborgne chercher le docteur RAUZIER qui accourt. N’arrivant à stabiliser la victime, on demande l’avis du docteur TARROU, qui, arrivé d’Anduze confirme un empoisonnement. Les prélèvements effectués valident la présence de sublimé corrosif dans le café de la jeune femme.

Après 6 jours d’agonie, Elina expire, chez elle, à Tourgueille, à l’âge de 25 ans. Elle qui aura survécu aux bombardements, aux privations, aux épidémies, à la captivité, aura trouvé son glas dans la pingrerie meurtrière de son beau-père.

Immédiatement Auguste FAGES est arrêté, même s’il nie toute implication. L’enquête démarre et révèle rapidement le système mis en place par l’accusé pour s’approprier les biens de sa nouvelle épouse et de ses filles. Des témoins rapportent sa violence et son autoritarisme. Ainsi que le caractère d’Elina qui ne souhaitait plus s’en laisser compter.

Palais de justice nimes cote 11fi01579

1920

3e session d’Assises du Gard, 2e affaire, le 06 juillet

5 mois après la mort de sa belle-fille, Auguste FAGES fait face à ses juges pour empoisonnement. C’est sa tête qui est en jeu lors de ce procès. FAGES est défendu par maître BESSIERE, bâtonnier de Nîmes, commis d’office. 18 témoins sont appelés à la barre. Une 19ème, Madame BOURGADE née ROUSSET n’a pu être présente faute d’avoir été touchée par la convocation.

FAGES, 65 ans, est décrit dans les comptes-rendus d’audience comme un « paysan farouche, têtu comme le sol de ses montagnes est dur, le crâne bombé, les yeux caves, les joues creuses et la moustache tombante. » Malgré les preuves, les témoignages, le mobile, il nie, encore et toujours.

Parmi les témoins, vient à comparaître Zulma CARRIERE. Mère de la défunte, épouse du meurtrier. L’instant est douloureux, les mots ne sortent pas, l’émotion trop grande.

A la fin des débats, le procureur rappelant les états de service de la défunte, réclame la mort pour son assassin.

Maître BESSIERE, plaide, pour sa part, une insuffisance de preuve, insiste sur le fait que son client n’a jamais eu d’antécédents judiciaires et enfin que son âge ait pu jouer dans un moment de faiblesse.

Après un bref délibéré, les jurés accordent des circonstances atténuantes à FAGES. La plaidoirie de l’avocat a sauvé la tête de son client. En raison de son âge, alors qu’il aurait dû être condamné aux travaux forcés pour son crime, l’accusé est condamné à la réclusion à perpétuité.

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En août de la même année le pourvoi en cassation est rejeté auprès de la chambre criminelle : la peine doit s’exécuter.

1920 - ...

Envoyé derrière les barreaux, Auguste FAGES est incarcéré à Riom (63) où il décède le 17 février 1923.

Zulma rentre aux Plantiers. Accompagnée par sa fille Léa, elle s’installe chez son frère, Jules CARRIERE.

En 1923, Léa épouse à Tourgueille Paul Auguste BOURGADE. Le nouveau marié n’est autre que le fils du témoin qui n’a pu se déplacer au tribunal en 1920. Le couple s’installe aux Plantiers et accueille Zulma, qui ne les quittera plus.  Le 06 juin 1924, Paul et Léa accueillent leur premier enfant : une petite fille. Et comme un ultime clin d’œil en mémoire à la tante que la nouvelle-née ne connaîtra jamais, ses parents lui donnent le prénom d’Elina.

Zulma CARRIERE décède le 11 décembre 1938 à Mauguio (34), où le couple BOURGADE s’est installé. Son acte de décès l’indique comme veuve AIGOIN, sans aucune mention de son second mariage.

Sources

AD 30 : état civil, recensements, enregistrement, hypothèques et jugement criminel d’Auguste FAGES (cote 1102 W 06_0263)

Le Journal du Midi du 16/03/1916 (Gallica)

Le Républicain du Gard du 07/07/1920 (Gallica)

Les Asiles de John Bost 1916, 1920 (Gallica)

Nîmes Soir du 07/07/1920 (Gallica)

Journal Officiel du 02/06/1918 (Gallica)

Mémoire des hommes : Journal de Marche et des Opérations de la Base de Corfou : direction du service de santé, cote 26 N 10/3

Iconographie :

Palais de justice de Nîmes : AD 30 cote 11 Fi 1579

Carte des Plantiers : Atlas des Cévennes

Cartes du Front Serbe et de Corfou : Gallica

Vignette : infirmière anonyme à l’hôpital de l’Achilleïon ECPAD, 1916

Remerciements : Forum pages 14-18 pour l’identification de Čačak, M. ROBERT pour le signalement dans les Asiles de John Bost (Gallica) et informations associées

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