Marguerite et Suzanne RIVIERE, mère et fille, ou presque

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Il y a des recherches qui paraissent impossibles. Des parcours perdus dans les méandres des décennies écoulées. Mais, avec la numérisation de plus en plus de sources, et la chance qui va avec, il est parfois possible d’aboutir et de lever le voile sur des parcours particuliers.

Une photo au recto

Voici donc un portrait au format carte postale, envoyé il y a quelques temps par un correspondant qui connait le site et le travail mené sur les infirmières de la Première Guerre mondiale.

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L’image est belle, nette, soignée. On y distingue deux infirmières : une jeune et une plus âgée.

Les traits, sont tirés, les yeux fatigués. La main posée sur l’épaule peut autant signifier le soutien de l’ainée à sa benjamine que l’inverse. La plus jeune porte un brassard rouge indiquant le grade d’infirmière-major. Cet élément est clairement mis en avant, son second bras étant replié dans son dos.

 

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Les deux femmes posent en extérieur, sous un marronnier en feuilles.

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Un poème au verso

Le revers de la carte n’est pas une correspondance habituelle. En effet, il s’agit d’un poème.

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Reflet

Mon Dieu ! j’ai l’âme en noir malgré le soleil clair,

Malgré les chants d’oiseau dans le feuillage vert

Malgré la grande Paix palpitant sur la ville

Si loin des champs d’horreur et du combat hostile

 

Il me semble parfois que je vois au travers

Du riant paysage ; un tragique revers

Fait des autres cités qu’on brûle et qu’on mutile

Et j’aperçois du sang où le soleil rutile !

 

Dans la brise j’entends passer le lourd sanglot

Des épouses en deuil. Je sens monter le flot

Des larmes submergeant le cœur de tant de mères !

 

Mon âme se remplit de toutes les douleurs

Et je crains ô mon Dieu quand ns serons vainqueurs

Qu’il reste dans ma joie une saveur amère !

M.R.

Mâcon – Juin 1915

 

Ce sonnet évoque bien les sentiments de l’infirmière, au chevet de ses blessés et malades que la mort emporte parfois et de ce qu’il en restera après la fin du conflit.

Localisé et daté, le poème reste néanmoins l’œuvre d’une auteure mystérieuse. Une des deux infirmières sur la photographie ? Une dédicace d’une troisième ? La signature en initiales M. R. laisse la porte ouverte à une foule de possibilités. Quelle est l’initiale du prénom ? Du nom ? Est-ce un nom marital ? L’idée que ces femmes pouvaient être la mère et la fille en raison de leur différence d’âge ne donne aucun résultat.

De l'importance du grade

La recherche s'étend alors aux établissements médicaux de Mâcon en 1915. Il en existe 7 sur la commune et les listes du personnel ne sont pas disponibles en ligne.

Néanmoins, les recherches permettent d’aboutir sur une photo illustrant un article du Journal de Saône-et-Loire paru le 10 novembre 2023 et reproduisant une photographie diffusée par les archives départementales dans le cadre du projet "Grande Collecte" lors du centenaire de la guerre:

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Et les deux infirmières de la carte sont là, facilement reconnaissables : la plus âgée avec sa loupe en pendentif, et la plus jeune, au centre, avec son brassard rouge

Mais le fond dispose aussi de trois autres images de l'hôpital n°11. Sur les unes comme sur les autres, les deux infirmières sont présentes et parfaitement reconnaissables mais si la qualité de l'image n'est pas toujours au rendez-vous.

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Les légendes de ces images indiquent qu’il s’agit de l’Hôpital Auxiliaire n°11 à Mâcon.

Cet établissement géré par la S.S.B.M. prend place dans l’ancien pensionnat Notre-Dame, au 41, rue de l’Héritan, à Mâcon. Ouvert en août 1914 avec une capacité initiale de 100 lits, le nombre de blessés accueillis diminue à 70 en 1917.

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Reste à trouver qui est cette jeune femme qui dirige l’équipe d’infirmières. Une correspondance dans les annales de l’Académie de Mâcon, puis une lettre parue dans le bulletin trimestriel de l’amicale de la S.S.B.M. en 1916 va révéler l’identité de ces femmes et lever un coin de leur singulier parcours de vie.

Suzanne

Suzanne Eugénie TURPIN nait le 27 février 1885 à Morlaix, fille d’Etienne Emile Baptiste, représentant de commerce, et de Blanche Caroline ODY, sans profession. La famille semble résider entre Nantes, où les parents se sont mariés et où le frère de Suzanne est né, et le Nord Finistère.

A l’âge de 7 ans, Suzanne perd sa mère qui décède à Nantes. Son frère étant parti dans le Finistère, c’est donc seule avec son père qu’elle est recensée en 1901.

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En 1897, Suzanne entre à l’école pratique de commerce et d'industrie de jeunes filles Vial, dans la section commerciale. A la fin de son année scolaire, elle décroche le deuxième prix de comptabilité, le troisième prix d’anglais et le premier prix de diction.

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Fin 1900, à la fin de sa seconde année elle obtient le deuxième prix d’anglais, le premier prix de morale et le premier prix de composition française.

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C’est dans le cadre de ses études à Vial qu’elle rencontre sa professeur de français : Marguerite RIVIERE.

Marguerite

Marguerite Marie Rose RIVIERE nait le 04 juillet 1865 à la Ferté-Macé, dans l’Orne. Elle est le premier enfant d’Ambroise, conducteur aux ponts et chaussées et de Marie Arsène DESMAU ou DESMOTS, son épouse. La famille se complète avec quatre autres enfants avant le décès prématuré d’Ambroise en 1874 à Sées.

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Les années qui suivent restent floues.

En 1883, Marie Arsène et sa famille sont à Nantes. La mère est institutrice puis directrice de l’école Vial. Marguerite suit la voie maternelle et entre ainsi à l’école comme institutrice chargée des cours de langue française et de l’économie domestique théorique.

En 1901, Marguerite vit avec sa mère et une domestique dans le 5e canton de Nantes.

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Le lien entre Marguerite et Suzanne se tisse durant les années de scolarité de cette dernière. Leur lien devient même étroit lorsque Marguerite décide d’adopter symboliquement son élève. Aucun jugement ne vient officialiser cette adoption, d’autant qu’Etienne, le père de Suzanne est toujours vivant. Il n’empêche, en 1906, Suzanne a rejoint Marguerite et elles sont recensées ensemble. L’élève joint même le patronyme de sa professeur au sien en TURPIN-RIVIERE.

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A l’issue de sa scolarité, Suzanne se forme au métier d’infirmière et obtient son brevet d’ambulancière en 1908 auprès de l’Association des Dames Françaises.

 

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Marguerite et sa mère quittent Nantes au tournant des années 1910 et s’installent à Reims. Suzanne les y rejoint en 1913. Mais n’y reste que peu puisqu'elle se trouve à Paris l’année suivante au déclenchement de la guerre.

En Saône-et-Loire

Début août 1914, Suzanne quitte Paris pour Mâcon où elle a été affectée avec le grade d’infirmière major. Elle découvre après vingt-deux heures de voyage le pensionnat Notre-Dame qui n’a encore rien d’un hôpital. Tout reste à faire, à installer, à organiser. L’équipe autour de Suzanne se structure avec l’arrivée de son équipe d’infirmières, toutes Mâconnaises.

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Après plusieurs semaines de labeur, l’Hôpital Auxiliaire n°11 peut enfin ouvrir ses portes et accueillir ses premiers blessés.

La petite équipe de chôme pas. L’épuisement gagne. Alors, en 1916, Marguerite et Suzanne se voient offrir par la Croix-Rouge un séjour en Suisse. Loin du tumulte et du chaos de la guerre, les deux femmes peuvent enfin jouir d’un repos relatif mérité à Villars-sur-Ollon.

Puis c’est le retour en Saône-et-Loire. En 1917, plus de 700 blessés sont déjà passés par l’hôpital n°11.

Cette même année, Suzanne écrit une lettre parue dans le bulletin trimestriel de l’amicale de la S.S.B.M. Elle y décrit les conditions de vie sur place.

Elle indique également qu’en plus des soins aux blessés, une infirmière de l’hôpital publie un recueil de poésies qui sont vendus au profit des prisonniers de guerre. L’ouvrage intitulé « Reflets de guerre »  signé par Marguerite SILVERE est disponible sur Gallica.

Le poème « Viatique » est dédicacé à « ma fille d’élection, Suzanne Rivière » et on retrouve plus loin le sonnet « Reflet » tel qu’il est rédigé sur la carte à l’origine de la recherche.

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Ces derniers éléments permettent d’affirmer que Marguerite RIVIERE est bien l’auteur du recueil de poèmes sous le pseudonyme de Marguerite SILVERE et qu’elle est bien la rédactrice de la carte signée de ses initiales M.R. . Et par extension que les deux femmes sont bien celles sur la photographie.

1918 et la suite

Si 1918 est l’année de l’armistice, c’est aussi celle qui sonnera le glas du duo Marguerite-Suzanne. En juin de cette année, Marguerite, après des mois au chevet des blessés, décède en service à Mâcon d’une cause encore inconnue. Elle avait 52 ans.

Initialement inhumée dans le cimetière Saint-Brice de Mâcon, son corps est transféré en 1923 à Saint-Cloud (92) dans un caveau familial.

Cimetiere

Démobilisée à Mâcon après la guerre, Suzanne regagne Paris et trouve un poste à l’hôpital national des Quinze-Vingts. En mai 1920, elle reçoit la médaille d’honneur des épidémies en bronze.

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Le 05 août de la même année, Suzanne épouse Joseph ALLIROL, ancien officier d’infanterie, grièvement blessé à Verdun, et qui est peut-être passé par l’hôpital n°11 durant ses soins.

Sur son acte de mariage, Suzanne est donnée « sans profession » malgré ses états de service. RIVIERE a disparu et elle signe de son patronyme de naissance : TURPIN. En revanche sa témoin n’est autre que Blanche RIVIERE, sœur de Marguerite perpétutant le lien entre la famille de l'infirmière défunte et la nouvelle mariée.

Suzanne TURPIN décède en janvier 1946 à Paris et est inhumée au cimetière de Pantin.

Le dicton dit qu’on ne choisit pas sa famille. C’est pourtant ce qu’on fait Marguerite et Suzanne. Leurs liens très forts  du professeur et de l’élève s’est inversé lors de la guerre lorsque la fille est devenue la « major » de la mère. De Nantes à Reims, de Paris à Mâcon, leur duo était indéfectible. Il n’y aura eu que la guerre et la mort pour les séparer, à l’ombre des marronniers d’un ancien pensionnat bourguignon.

Sources

Remerciements chaleureux à M. AUDRAS-VILLENEUVE pour la transmission de la photographie et les informations supplémentaires apportées à la recherche.

Le Journal de Saône-et-Loire du 11/10/2023

Archives départementales de Saône-et-Loire, de Paris, de la Marne, de la Loire-Atlantique et du Finistère pour les recensements et états-civils

Archives municipales de Mâcon (cotes AM67Fi480 et AM67FI483), de Nantes, et de Saint-Cloud

Gallica :

Annales de l’Académie de Mâcon du 03/08/1916

Le Phare de la Loire du 30/07/1900

Bulletin ADF de 1908

Bulletin trimestriel de l’Association mutuelle de la S.S.B.M. de décembre 1917

Reflets de guerre de Marguerite SILVERE : Lien ici

Fiche de Marguerite RIVIERE : ICI

 

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